LES PASSEURS DE MÉMOIRE DU PAYS DE DURAS: CLAIRE DE KERSAINT DUCHESSE DE DURAS. COMMENTAIRES DE MICHEL BONNEFOND

Le 16 Janvier 1828 disparaît à Nice, Claire de Kersaint, duchesse de Duras, écrivain de renom et amie de François René de Chateaubriand.

Elle est née à Brest le 22 mars 1778 ; fille unique de Armand, Guy, Simon de Kersaint, lieutenant des vaisseaux du roi et de Claire, Louise, Françoise Alesso d’Eragny. Son père, Vice-amiral, a des idées libérales avancées et se jette en plein dans la mêlée révolutionnaire (inscrit aux Jacobins, Feuillants, député à la Législative et à la Convention) tout en n’approuvant pas les cruautés des républicains. Son ralliement au parti des Girondins lui vaudra de monter sur l’échafaud le 5 décembre 1793. Claire a quinze ans.

Elle est dès son enfance très entourée ; ses parents lui font partager leur vie sociale. Elle reçoit «  une éducation forte quelque peu masculine, période calme, réfléchie au cours de laquelle elle accumule en elle, pèle mêle les éléments de sa formation intellectuelle. Son père la laisse fouiller dans sa bibliothèque ; elle y dévore tour à tour, une collection de récits de voyage, les

 œuvres des physiocrates, celles de Voltaire, de Jean Jacques Rousseau, les mémoires des philosophes du XVII° siècle….. » (2). Elle forge ainsi sa future vocation littéraire.

A la mort de son père, émigrée, elle aide courageusement sa mère de santé fragile. En 1794, elles quittent l’Angleterre pour l’Amérique et s’installent à Philadelphie avant de rejoindre les Antilles où elles possèdent des plantations. Il semble que ce voyage soit déterminé pour négocier la vente de toutes leurs possessions. Puis, elles regagnent l’Europe, s’installent quelque temps en Suisse chez Mme de  Staël puis rentrent à Londres en 1795.  

Le peintre Gérard représente Claire de Kersaint «  avec des yeux bruns, des cheveux noirs, la taille courte, la bouche petite, le nez bien fait, le front très grand. L’ensemble du visage indiquait l’intelligence et la volonté  » (1).

Dans les salons des émigrés français, elle est distinguée par Amédée, Bretagne, Malo de Durfort, dernier duc de la branche des Durfort Duras « ainsi dénommé parce que né en 1771 alors que son grand père «Emmanuel Félicité, «était gouverneur de la Bretagne, il avait eu pour parrains les états généraux de Bretagne » (3).

Amédée Malo de Durfort est très jeune, premier gentilhomme de la chambre du roi. Marie Thérèse, Mère de Marie Antoinette le recommandait à la confiance de sa fille « Les Durfort, c’est à cette famille que vous devez marquer en toute occasion votre reconnaissance et attention » (4).

Il est très attaché et loyal envers Louis XVI ce qui lui vaut des démêlés d’ordre politique avec le libéral Mr de la Fayette qui soupçonne un départ imminent de la famille royale. Monsieur frère du roi et futur Louis XVIII se souviendra de cette fidélité au moment de la Restauration.

Le mariage des deux jeunes gens est décidé et Claire de Kersaint épouse en 1797 pendant son séjour à Londres Amédée Malo Bretagne. La cérémonie du mariage a lieu dans une écurie transformée pour l’occasion en chapelle catholique.

 

A Londres, elle continue à fréquenter les salons des émigrés dans l’attente d’un possible retour en France et y développe son goût pour l’étude des langues et la littérature. 

Deux enfants naissent ; Félicie en 1798 et deux ans plus tard Clara. Elle peut enfin rentrer en France en 1800 où elle fréquente à Paris les divers salons de l’Empire. C’est dans celui de Nathalie de Noailles qu’elle fait la connaissance en 1808 de François René de Chateaubriand. Elle ressent un profond attachement pour l’écrivain, passion amoureuse ? la question reste posée. Cette rencontre allait bouleverser sa vie à bien des égards.

Elle assista aux lectures des œuvres de l’écrivain comme « le dernier des Abencerages  et du premier volume de l’Itinéraire » mais « consciente », « de toute l’étendue de ses devoirs, elle refoula au fond de son cœur après un dur combat intérieur un sentiment trop tendre et ne voulût être que l’amie, la sœur dévouée de ce frère tourmenté » (2).

Désormais, une longue correspondance s’établit entre eux pendant des années, Chateaubriand signant ses lettres « votre frère ». Elle use de son influence pour protéger ce « frère de cœur » jusqu’à obtenir faveurs et prébendes à l’éternel insatisfait, auteur de « la vie de René » roman autobiographique. Elle lui obtient entre autres, des postes d’ambassadeur et de ministre et lui évite tous les désagréments dus à son caractère ombrageux et à ses prises de positions politiques irritant le Monarque et la Cour.

A partir de 1808, Claire de Kersaint tient un salon très fréquenté dans son hôtel parisien rue de Varenne et au château d’Ussé et y reçoit hommes politiques et écrivains (Mme de Staël, Duplessis Richelieu, Lamartine, Balzac, Villèle, Talleyrand et bien d’autres). L’année 1820 marque le déclin des échanges épistolaires avec Chateaubriand ; mais Claire toujours animée de cette passion  contenue pour « René » n’en continue pas moins de le soutenir.

Elle s’attriste cependant de constater les absences répétées de l’écrivain accaparé par sa carrière politique et ses nouvelles conquêtes féminines.

Alors, un peu désabusée, elle se réfugie dans la compagnie brillante de ses amis et en 1822 leur présente un premier écrit « Olivier » œuvre avant-gardiste où il est question d’un jeune homme atteint d’impuissance sexuelle, roman qui ne sera publié qu’en 1971. Puis vient ensuite son œuvre majeure «Ourika » qui au delà du roman révèle les sentiments profonds de l’écrivain. 

Cette nouvelle inspirée par un fait réel relate l’histoire d’une jeune esclave orpheline acquise par un colon au Sénégal  et élevée en France auprès d’une famille d’adoption pendant la Révolution et l’Empire. Ourika a pour compagnon de jeux Charles le petit fils de sa protectrice dont elle tombe amoureuse ; mais les barrières sociales et raciales lui démontrent assez rapidement l’impossibilité d’une telle relation. Elle entre alors en religion.

 Avec « Edouard » Claire reprend le même thème ; puis viennent ensuite « Les pensées de Louis XIV » et des manuscrits « Les mémoires de Sophie », « Frère Ange », « Le moine de St Bernard ».

L’œuvre n’est pas acceptée d’emblée. Claire de Kersaint se heurte à un double handicap ; ses romans sont en avance sur son temps et elle est une femme. Ses écrits, considérés comme des œuvres trop  sentimentales tombent vite en désuétude. 

Aujourd’hui, les thèmes abordés ressemblent étrangement aux préoccupations actuelles sur le racisme et la place des femmes dans la société. 

Pour « Ourika »,  Margot Irvine (5) précise : « cette nouvelle se distingue par son attitude anti-raciste assez avancée pour son époque. Mme de Duras fait preuve d’une compréhension surprenante de l’altérité qu’aurait ressentie un femme noire vivant en France » ; elle cite encore « Lucien Scheler » qui écrit, elle ouvre « la voie à une littérature féminine de tendance socialisante où ne manqueront pas de s’affirmer sous peu Marie d’Agout et George Sand aussi bien que Flora Tristan ». 

Claire de Kersaint ne viendra à Duras qu’en 1803 et 1804 où l’on se plait à l’imaginer dans les petits appartements de l’imposante et majestueuse demeure. Au retour du Duc, ils rachètent une partie du domaine à une vente aux enchères, mais vivent désormais en Touraine au château d’Ussé plus proche de Paris et de la Cour.

La renommée littéraire de Claire de Kersaint, ses relations privilégiées avec Chateaubriand semblent avoir quelque peu éclipsé le dernier des Durfort.

Je souhaite que ces quelques lignes apportent l’envie de lire ou relire un ouvrage de Claire de Kersaint et aussi de visiter ou revisiter l’ensemble de son œuvre considérée aujourd’hui, à juste titre, comme avant-gardiste.

Bibliographie

(1) A.Bardoux, Etudes sociales et politiques, cité par Paul Beaufils (2)

(2) Paul Beaufils, Revue de la Bretagne Touristique, 1929

(3) Jean Favre, Précis historique sur la famille des Durfort de Duras, 1858

(4) Duchesse d’Abrantès, Histoire des salons de Paris

(5) Margot Irvine « Ourika et les traditions des littératures anti-esclavagistes », colloque de « La Marge,  études françaises, Université de Toronto, 20 et 21 Mai 1995 »

 (6) Crédits photographiques : Pages 1 et 2, Sélection Images, photo de J. da Cunha, Ghislain de Diesbach, Chateaubriand, éd. Perrin, 1998 ; page 1, aquarelle du château de Duras de A.Bonnefond. 

Michel Bonnefond

Monségur Mai 2008 

 

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