LES PASSEURS DE MÉMOIRE DU PAYS DE DURAS: THÉODORE ALLÉGRET, LE PREMIER PHOTOGRAPHE DE DURAS PAR RENÉ BLANC

Le premier photographe du pays… par René Blanc

Dès qu’il fut élu conseiller municipal, mon grand-père tint à se faire photographier. Il parla de son projet à son ami Théodore, premier photographe du pays,  qui avait eu l’honneur de« clicheter » les vétérans de la guerre de 1870. 

C’est ainsi, qu’un beau jour, Théodore se présenta sur le coup de midi selon la coutume (au moment du repas bien sûr !!) juché sur une carriole tirée par une infime bourrique à l’air malicieux. Sur l’arrière du petit engin brillait une grosse boîte vernissée nantie d’un énorme œil noir d’où dépassait un trépied. L’homme faisait aller ses pieds nus dans d’énormes sabots de bois blanc, qu’il taillait lui-même ayant été auparavant sabotier. 

Il planta son trépied au milieu de l’allée,  fit placer son monde, ma grand-mère, leurs deux enfants… non sans les avoir fait bouger une dizaine de fois. Puis il plaça sa tête sous un rideau noir et dit : « Ca y est, c’est fini ! » 

Comme sonnait midi, l’on se dirigea vers la table familiale et dès la soupe et le rituel chabrot absorbés, la conversation alla bon train sur l’avènement de la photographie et de son avenir bien prometteur. Mon Papé lança à Théodore : 

« Tu vas faire fortune avec tes photographies ! »

Le regardant franchement de biais, l’autre répondit. 

« Ca viendra ! Peut-être, mais pour l’instant, laisse moi continuer à faire des sabots, c’est plus prudent ! Saches que je vends plus de sabots que de portraits ou de cartes postales !  Un portrait c’est fait à vie, tandis que les sabots s’usent vite ! » 

Surtout, s’insurgea ma grand-mère, qu’il ne les ferre jamais, et en use trois paires par an dans ces putains de sable ! 

Théodore, chipotant une cuisse de poulet continuait : 

« Pour moi, la photographie est une amusette, un petit à côté, tandis que mes sabots sont mes moyens de vivre. Ils ont de nombreuses années d’existence devant eux ! » 

« Tu as raison, continuait ma grand-mère. Ta photographie ne me rendra pas plus jolie et ne redonnera pas mes vingt ans. Je m’en serais bien passée si mon homme n’avait pas eu cette idée «  bestiasse » parce qu’il est conseiller municipal ! »

« Dame Héloïse, il y a tout de même quelques petites exceptions, et je peux vous dire que l’on peut reproduire de belles choses »

« Que vas-tu me sortir  comme sornette ? » 

 « Je ne peux pas dire les noms à cause du secret professionnel, mais de gentes dames de la ville sont venues chez moi et l’une m’a dit «  je veux être photographiée toute nue ».

« Hein ! Sursauta ma grand-mère, oh la dévergondée je dirais même la p*…Oser se mettre nu sur un bout de carton c’est faire du commerce de ses charmes, quelle honte ! Allez zou les gosses allez voir dehors si j’y suis ! 

        « Mais Dame Héloïse, c’est une belle et grande dame de chez nous, offrant des mœurs irréprochables. Elle m’a dit ! «  Théodore, mon mari part à l’armée faire sa période de vingt huit jours, par cette photographie je tiens à lui témoigner tout l’amour que nous nous portons. Lui aviver continuellement le désir que mon corps lui procure. 

« Le plus fort, continuait Théodore, c’est que trois ou quatre dames ont voulu poser dans la même situation. Ce qui fait que par là autour, existent de beaux clichés de femmes en simples tenues. » 

« Ah c’est du propre la photographie gronda ma grand-mère. Qu’est ce que ce poison de progrès nous fera voir de plus ? Heureusement que cette fantaisie disparaîtra, sinon, c’est à désespérer de l’avenir ! »  

Mon aïeule, que cette conversation énervait au possible, se mit à faire valser son balai à grands gestes. Cette énergie eut le don de faire soulever une fine poussière chatouilleuse qui leur provoqua une quinte de toux, expédiant ces messieurs vers l’air pur du dehors. 

Théodore comprit qu’il était préférable de quitter les lieux, d’attacher sa bourriquette et filer grand train sur la route poudreuse.

Enfin seul, ma grand- mère agressa son mari en ces termes : 

« Que je ne sache pas que Monsieur, parce qu’il est conseiller municipal se fasse photographier pour faire le faraud devant ces Dames ! » 

Soyez certain que mon aïeul, homme sage s’il en fût, ne se fit jamais photographier non à cause de la peur du couteau, mais parce qu’il trouvait cela bien trop prétentieux. 

Théodore abandonna la photographie parce qu’un horloger à souliers vernis s’intéressa aux cartes postales. La concurrence se faisant jour, effaça à son tour l’horloger et c’est un peintre renommé qui « clicheta » à tour de bras ! 

René Blanc  (bien plus tard, l’auteur de ses lignes, a eu le privilège de voir toutes les épreuves suscitées et de posséder la photo de la famille)