LES PASSEURS DE MÉMOIRE DU PAYS DE DURAS: LES DAMES SE FONT COUPER LES CHEVEUX À LA GARÇONNE (1926) PAR RENÉ BLANC

Les dames se font couper les cheveux à la garçonne (1926) d’après René Blanc 

Ce fut une révolution ! Je possède de cette époque la photographie d’une jeune fille, vêtue d’une robe courte (déjà !) possédant de très beaux cheveux sombres nouvellement coupés artistiquement. 

Ce qui suit, m’a été  susurré par le mari de mon héroïne, un soir d’un repas arrosé aux vins des Côtes de Duras, qui grâce aux vertus de nos terroirs est un tantinet aphrodisiaque….

Et donc, me dit-il : «  Figures-toi, que ma chère Amanda devient étrangement câline, malicieusement agressive comme le sont les chattes en février, souriante « bisouquante ». Un soir elle me glisse à l’oreille : Chéri, pour être à la mode, j’ai très envie de me faire couper les cheveux à la garçonne ! »

Je bondis. «  Mais tu es folle ou quoi ? Tu es plus belle que la Joconde, et tu veux massacrer ton charme excitant de femme mûre ? »

« Si tu voyais Madame Sibadon, quel changement, une vraie jeune fille de 18 ans ! Ne serais tu pas avivé de me voir à cet âge ? 

« Ah Non, pas du tout ! Cela créerait une différence de visage dont on se moquerait ! Tu me vois en grand-père promenant sa petite fille ? C’est idiot.

Ah bon, tu ne veux pas ? Eh bien je découche, et je ne suis pas prête à m’allonger près du grand père que tu es devenu. Ma porte sera fermée à double tour.  

J’ai cru rêver qu’il y avait auprès de moi, un corps de belle fille tiède et langoureux ! Les rêves sont idiots, on croit les vivre ! Je me sentais prisonnier de ce corps, de ses caresses ! J’étais en nage et je ne rêvais pas. Effondré, anéanti, sans aucune force ni désir de rébellion. Et Amanda riait… Dieu qu’elle riait ! 

Au matin, abruti, je m’éveillais lascif, sans énergie aucune et affamé en diable. Point d’ Amanda pour la préparation du petit déjeuner. Ai-je rêvé, ou son entêtement l’a-t-il fait se réfugier chez elle à cause de mon refus ? Deux heures passent…  Quand très doucement la porte tourna sur ses gonds, d’une précieuse manière. Une Amanda au sourire radieux pénétra dans le salon. Alors les bras m’en tombèrent, ma bouche s’arrondit, mon cœur cliqueta et je finis par souffler : «  Mon Dieu que tu es belle ! » Avec une ardeur folle, elle se jeta sur moi, me noya de caresses  et de baisers partout. Amanda venait de gagner sa subtile partie.

Le soir, heureuse elle alla chez les siens, père et mère d’un autre âge. La mère sidérée mit ses joues dans ses mains et cria

« Arthur, viens, mais viens donc vite ! Quelle horreur, la petite s’est faite couper les cheveux » !

Le père de bondir. « Il ne manquait plus que cela ! Nom de Dieu quelle honte ! Elle va salir notre honorabilité. Et puis, vois cet accoutrement, jupe courte… Le diable vient de nous faire honte, car c’est lui le coupable.

Amanda embrassa ses parents et sûre d’elle leur confia : « Ne vous inquiétez pas, dans quelques temps vous me trouverez belle ! Je plais à mon mari c’est déjà un point » Mais la mère de persifler : Imbécile ! 

A son tour, le Docteur Rouhet y alla de sa hargne que l’on découvre dans son ouvrage «  la jungle des civilisés » 

« Mais pourquoi, Mesdames, supprimer vos cheveux par la toilette à la Deibler qui sont ce que vous avez de plus fastueux, de plus  magnifique !? Vous ignorez donc qu’une femme à la tête en poil de chameau  est un coq sans sa crête, un lion sans sa crinière ? Vos jupes trop courtes, que vous considérez comme des accoutrements provocateurs, dégagent une sorte d fluide négatif. Vos cotillons retroussés rappelleront bientôt le pagne soudanais. Ne forcez pas Mesdames votre masculinisation, car l’orgueil démesuré est capable de vous perdre, et cette fâcheuse tendance à viser l’hermaphrodisme est susceptible d’entraîner la chute de la race humaine de sorte, qu’à l’avenir,  se jetant de loin un regard irrité, les deux sexes mourront chacun de son côté ! » 

Mais le Docteur Rouhet ne fut pas écouté, à cause du progrès ! Ah ! Le pauvre homme, s’il revenait aujourd’hui ! 

René Blanc