LES PASSEURS DE MÉMOIRE DU PAYS DE DURAS: LA POSTE AUTREFOIS. PHOTOS ARCHIVES FAMILLE BERGER, TEXTE RENÉ BLANC

Ah ! Ce téléphone ! 

Dans la première décade du vingtième siècle, furent plantés en ligne de grands poteaux en résineux des Landes, avec dans leur haut, des isolateurs d’un verre verdâtre, supportant des fils de cuivre de la grosseur d’un doigt de fillette. Ainsi furent reliés au bureau de poste, à l’endroit où il est encore situé de nos jours, la minoterie Lambert, les docteurs, maire et gendarmes, puis des bouchers expéditeurs et quelques rares notables.

La masse paysanne ignora totalement cette invention nullement sujet à critique, puisque considérée par elle, de n’avoir aucune utilité. Mais quel jeu pour les brise-fer que nous étions à l’époque des culottes courtes ! Munis de robustes frondes, quel plaisir de viser les isolateurs, qui à force de chocs, finirent par se fêler et se casser en deux. Un jour passa au pied des poteaux, un homme qui notait sur un carnet… 

Les gendarmes parurent chez nos parents, parlèrent de procès verbaux, et ils payèrent les dégâts ! Comme font les tornades, valsèrent les gifles, les frondes dans le foyer de la cheminée, et des privations de gâteries….

Dans le bureau de poste, une boîte noire m’impressionnait devant laquelle une demoiselle tournait une bruyante manivelle en enfonçant un bout métallique dans un trou en faisant «  A l’eau, A l’eau ». A l’époque, je me demandais bêtement pourquoi i l était question d’eau dans le téléphone.  

C’est au début de la guerre39/45 que disparut la boîte noire, remplacée par une armoire métallique qui grognait sans que l’on lui demande. L’on venait d’inventer le condensateur variable, vu l’importante demande d’installations téléphoniques. Hé ! Le progrès. 

La directrice de l’école primaire de Duras, Madame Soubie, prit le temps de me conter quelques aventures risibles produites par le diable de téléphone : 

Figurez vous que Mr Roumanet ( dont le nom revient souvent) installa son bureau près de son jardinet dont s’occupait l’infime  Brandissard le jardinier de Madame. Un soir, Monsieur appela Brandissart et lui tint ce langage : 

«  Sur mon bureau, il ya un appareil téléphonique et demain, il se peut que l’on m’appelle. Ti entendras la sonnerie, alors du répondras que je suis à Bordeaux ! Tu dis à la personne de rappeler le lendemain. »

« Oui Moussu, répondit- il  en patoisant. Seulement, pensait notre bonhomme en son for intérieur, je lui dirai que l’appareil n’a pas sonné : Je ne m’y fie guère. » 

Le dimanche matin, que Brandissart s’occupait, la sonnerie stridente le fit sursauter. 

« Ouais, ouais, sonne je ne répondrai pas ! ».

Seulement la sonnerie têtue vibrait toujours, lui crispant les tympans. Rageur, il se planta sur

Le pas de porte du bureau et couina violemment plus qu’il ne parla. 

« Soun pas qui ! Soun à Bourdéou ! M’en dit que tourneran dilu ! (Ils ne sont pas là, ils sont à Bordeaux, ils m’ont dit qu’ils reviendront lundi).  La sonnerie vibrait toujours, ce qui lui fit répéter plusieurs fois ce qu’il venait de dire. 

Enfin l’appareil se tut.  Puis il raconta l’aventure au  retour de son maître. Il devient violet, pieds et poings serrés. Le petit bonhomme  prit peur en oubliant ses sabots. Madame, ayant eu vent de l’affaire, traite son mari de fieffé imbécile car il ne lui avait pas montré le fonctionnement. C’est qu’elle y tenait à son jardinier. Monsieur dut se soumettre et de montrer de plus rationnelle façon le fonctionnement  de l ‘appareil. Après un temps d’adaptation, Ernest  Brandissard devint si fier de cette aventure qu’il eut quelques problèmes cardiaques et des virements de tête. Un matin allant à la mairie, son maître lui dit : 

« J’attends un coup de téléphone de Bordeaux, tu enregistreras bien ce qu’il dira et à mon retour tu me raconteras. Compris ? »

« Oui Moussu ».

A peine eut-il tourné le dos, que la sonnerie vibra. Fier d’avoir à accomplir une si importante tâche, il planta sa fourche dans la terre, entra pieds nus dans le bureau, se moucha, essuya ses mains aux rideaux de soie, décrocha enfin l’appareil pour entendre : 

« Suis-je bien chez Monsieur Roumanet ? »

« Oui Madame, fit il en modulant son accent gascon »

« Mon chéri, je te téléphone pour t’avertir que lors de ta dernière venue, tu as oublié les  boutons dorés de tes manches de chemise ; tu les a laissés sur la  table de nuit. Bien sûr tu les reprendras lors de notre prochaine rencontre ! Il ne faut pas que nous ayons des ennuis avec ton épouse pour ces vétilles ! A bientôt mon chéri, il me tarde ! » 

« Oui Madame, répondit  Ernest Brandissart.  Puis il entendit un HO ! Extraordinaire.

Mais voyez combien le hasard est malicieux ! A peine la conversation terminée il aperçoit Madame se promenant dans son jardin. 

« Alors, questionna t’elle, quasi indifférente, cette conversation s’est elle bien passée ? »

« Oui Madame, je peux même vous dire tout ce que j’ai entendu. » Et de lui débiter textuellement …

Dans les petits orages d’été, il se produit souvent des coups de foudre violents annonçant la tourmente qui suit. Monsieur entra, l’orage lui saute dessus. 

« Ainsi tu as une maîtresse à Bordeaux ? Elle te rendra tes boutons de chemises quand tu reviendras la voir ? Et elle semble te chérir follement ! »

Comme font les souris, Ernest Brandissart avait disparu  si rapidement, qu’il en oublia ses sabots dans le bureau. Le visage de Mr Roumanet prit la couleur d’une aubergine, il s’effondra sur la chaise qui en couina, et il se mit à bégayer. 

« Ma chère Agnès, il doit y avoir une erreur de correspondant et cet imbécile a eu du mal à interpréter la conversation. Où est-il ? Agnès, mon épouse aimée, Ô combien, mon intelligence que je crois supérieure à bien d’autres m’aurait permis de dire à cette femme qui n’existe pas « surtout ne téléphonez pas chez moi ! » C’est l’évidence même. ».

« Mon ami, je vais sérieusement m’occuper de l’affaire et nous en reparlerons. Mais l’affaire traîna longtemps… et fut oubliée. Et oui, car de leurs côtés, Madame Agnès et Ernest le charmant commis de la maison Roumanet appartenaient à ces couples d’amants  cachés, prudents et méfiants à la fois. Alors ! 

René Blanc ( Comment Mr progrès s’installa à Duras)