LES PASSEURS DE MÉMOIRE DU PAYS DE DURAS: LA PREMIÈRE SÉANCE DE CINÉMA À DURAS PAR RENÉ BLANC EN 1913

La première séance de cinéma à Duras 

Par un doux jour de l’an 1913 apparurent sur notre place de Duras, quatre grosses voitures tirées par de beaux percherons, qui s’y installèrent en son plein cœur. Aussitôt des hommes dressèrent une vaste tente d’un bleu lavé des pluies. Ce travail fait, certains pendirent sur la façade une inscription à l’ocre rouge : « CINEMA SICARDI »

Hé «  qué coï qu’aco » dirent quelques traînards éberlués ! 

Les lecteurs de l’Illustration ou de la Petite Gironde, gens cultivés s’i l en fût, déclarèrent : « Cela se nomme le cinématographe, ou tout simplement de la photographie animée ! Prenez une photo et imaginer voir les gens danser ou marcher ! »

« La belle couillonnade, ils nous prennent pour des imbéciles ? » C’est un truc fait par des coquins qui veulent nous piquer des sous ! 

Bientôt un grand olibrius, pendit un autre panneau portant un nom terrible : « FANTOMAS »

Un film extraordinaire, passionnant, terrifiant, tiré de l’œuvre de Pierre Souvestre et Marcel Alain et tant qu’on y était d’ajouter … «  membres de l’Académie Française »

« Ah, disaient les lecteurs de la Petite Gironde, c’est une œuvre formidable qui vous noue les entrailles ! »

Les illettrés hésitant, dirent à leur tour : « Beh ! Il faudra y venir, dès fois que ce ne serait pas trop bête ? »

Pour la publicité, les hommes parcoururent la ville dans l’après midi avec des ran tan plan et des appels ronflants. Dans la douce nuit bleutée le monde vint. Les prix étaient minimes, la salle fut comble. 

Ce fut brusquement le noir, et bientôt un rectangle blanc sur lequel apparut un petit bonhomme remuant jouant de la badine, chapeau melon, vêtements de chaussures trop larges par-dessus le marché ! C’était Charlot, le Grand Charlot. Du rire aux larmes !  Entracte de bonbons à deux sous. Pendant ce court moment,  quelques ignorants attisés par une curiosité légitime, s’infiltrèrent derrière l’écran pour voir comment marchait le truc. 

A nouveau la nuit, puis l’horrible FANTOMAS  s’agita. Il fallait lire les textes, car il ne parlait pas. Certains savaient lire, d’autres pas. Mon grand-père avait tenu à ce que toute la famille assiste au spectacle. Saluer l’invention et surtout l’instruction. Cette soirée combla mon oncle et ma mère à qui l’école n’avait jamais manqué. 

Mais durant l’entracte, ma grand-mère s’aperçut d’un innocent et naturel manège : A quelques places de là, un jeunot assis de biais, n’avait d’yeux que pour sa fille sur laquelle s’épanouissaient tout juste ses jolis dix huit ans. Comme tous les ingénieux amoureux du monde, elle semblait ne regarder que droit devant elle.  Qui était ce gouyat » aux yeux câlins et échauffés ? A la sortie du spectacle, se présentèrent deux clans bien distincts : ceux qui avaient compris le sens de l’histoire et les autres qui s’étaient terriblement ennuyés. 

Mais pour les miens, l’affaire n’était pas terminée. La vision du « gouyat » aux yeux ardemment braqués sur sa fille hanta l’esprit de ma grand-mère, et c’est en lavant un monceau de carottes destinées au marché que : 

«  Hier soir, j’ai remarqué un «  galistrou » qui te croquait des yeux. J’avais envie de lui envoyer ma main par la figure ! Qui c’est cet oiseau ? » 

« J’ai pas vu, moi, » fit ma future mère en faisant l’étonnée ! 

« T’as pas vu, t’as pas vu ? grommela ma grand-mère. Tu n’as pourtant pas de la crotte yeux d’habitude ! Il était assis à quelques places de nous. Je croyais que ses yeux te mangeraient si fort qu’aujourd’hui, tu n’existerais plus ! Il portait une chemise blanche et un béret ».

«  Ah je vois, qui tu veux dire ! lança ma future mère, il doit être le fils de l’autre jardinier ! 

Evidemment c’était mon futur père. 

« Ah ! Ragea ma grand-mère, il ne manquerait plus que tu t’embobines avec ce vaurien ! Ses pères et mères sont des riens du tout…Toujours à vouloir te piquer des clients, leur disant que s’ils plantaient de nos choux, ils crèveraient tous à cause de la semence qui ne vaut rien ! Des mauvais sujets tu m’entends? » 

« Boh, des histoires de jalousie entre deux jardiniers, c’est connu. Puis fermement d’ajouter : C’est lui que je veux, parce qu’il est vaillant, très doux, et il a bon cœur. Je le veux et je l’aurai, là ! » 

Et c’est pourquoi je suis là. 

Par la suite, le cinéma présenta une immense force attractive. Vers 1926, le cinéma parlant fit son apparition. Sarrus venait de Marmande une fois par semaine. Son apogée Duraquoise dura de 1930 à 1950. Que de monde dans la salle du château avec les Marius, Fanny, César de Marcel Pagnol ! Une autre salle prit la relève place du Foirail.

Puis vin l’explosive télévision qui tua le cinéma rural de nos bourgades, comme  les automobiles et camions assassinèrent le chemin de fer de nos campagnes. 

René Blanc